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DECLARATION DE L’ARTISTE

“La porcelaine, conclut Utz, était l’antidote à la décomposition.” - citation du roman Utz de Bruce Chatwin, (1988)

La mémoire est mystérieuse, indomptable. Tenter de l’enfermer dans un cadre relève de l’illusion, ou même de l’absurde. Pourtant, elle peut être convoquée de multiples manières comme, par exemple, la photog- raphie. Les photographies imprimées constituent une de mes principales sources d’inspiration pour en explorer les traces et les métamorphoses.

À l’heure où l’image numérique, omniprésente, scintille sur nos écrans et se consume dans l’instant, la photographie imprimée, longtemps dépositaire tangible de notre existence, s’efface peu à peu de nos vies. La disparition progressive d’un objet si familier, si matériel, nourrit ma recherche depuis des années. De quoi nous sommes-nous défaits avec une telle facilité et quelles seront les répercussions de son absence ? 

Pour répondre à cette question, j’imagine comment la photographie imprimée pourrait être perçue dans un futur lointain : comme un reçu fragile, un fossile, une demi-vérité, le vestige d’un moment captivant du passé. Les photographies imprimées capturent des instants de lumière, figés sur le papier comme des fossiles. Une photographie n’est pas simplement une image, c’est un objet que nous conservons précieusement. À l’instar des souvenirs, elles risquent de disparaître complètement. Pourtant, à l’ère numérique, tout ce à quoi nous nous raccrochons n’est que l’appareil technologique qui projette une fusion éphémère de pixels, formant une trace lumineuse et virtuelle des instants passés et présents.

L’eau, le plomb, le feutre, le graphite, le bois, le marbre et la porcelaine sont autant de matériaux organiques que j’utilise dans mes peintures, dessins et installations. La porcelaine, par exemple, composée de minéraux anciens extraits des profondeurs de la terre, me permet de réinventer les photographies imprimées en objets-images. L’œuvre qui en résulte oscille entre peinture bidimensionnelle et sculpture tri-

dimensionnelle. Ces formes tridimensionnelles sont des interprétations de photographies, peintes à la main sur porcelaine cuite au four. Elles ressemblent à des photographies imprimées qui se sont métamor- phosées en un second état ; ces fossiles, ou Phossils, comme je les appelle, deviennent des instants passés, capturés et pétrifiés dans la porcelaine par une chaleur extrême, son indispensable acolyte alchimique.

La mémoire se dégrade inévitablement. La photographie est un antidote symbolique à cette perte, permettant de revisiter son passé, ou celui des autres, sous forme de fragments d’histoires personnelles, couchées sur le papier. Avec l’avènement du numérique qui repousse les limites de la photographie argentique, conserver une trace de notre passé individuel et collectif subit une profonde transformation. Un chapitre important de notre histoire pré-numérique s’efface.

Plus récemment, j’ai approfondi mes recherches autour de la porcelaine, en l’exploitant à l’état brut, la barbotine, comme matière picturale pour de grands formats sur contreplaqué. Je développe des formes organiques, inspirées notamment du monde végétal, afin d’interroger la mémoire. Pour moi, elles ressemblent à du corail blanchi ou à des moments fossilisés, suggérant, si cela était possible, comment nos souvenirs intangibles pourraient se manifester visuellement.

La barbotine de porcelaine, comme d’autres matériaux organiques tels que le fusain, reste inerte une fois sèche, mais elle est toujours prête à être réactivée. Cependant, tout comme la mémoire, elle ne se reconstitue que lorsqu’elle est convoquée.

CB ‘26

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